Alexis Debat - On dit souvent que la ville de New York est ingérable. Avez-vous le sentiment que votre mission
est " impossible " ?
Michael Bloomberg - Je ne vais pas vous mentir : il y a des jours où c'est vraiment ce que je pense. Mais j'apprends tous les jours et je découvre sans cesse de
nouveaux aspects de ce job, qui nécessitent des qualités différentes. C'est cette variété qui me maintient en éveil. Cela et un bon sens de l'humour... enfin je crois !
A. D. - Qu'est-ce qui est le plus dur ?
M. B. - La politique. Les intérêts particuliers. Vous vous battez jour et nuit afin de façonner un projet dont la ville entière doit bénéficier et, à l'heure de le
présenter au Conseil municipal, vous vous retrouvez au contact de gens qui vous demandent en quoi ce projet sert leurs minuscules intérêts ! Vous devez alors dépenser encore plus
d'énergie et vous abaisser à leur niveau pour jouer le jeu et donner à chacun la garantie qu'il sera entendu. Parfois, j'ai l'impression d'être assis sur un banc à tenter de
construire une pyramide en distribuant des gâteaux à des centaines de pigeons ! Je vous avoue qu'il est un peu déprimant de se rendre compte que le processus de législation - que ce
soit au niveau local ou fédéral - relève plus souvent du marché aux bestiaux que de l'application des thèses d'Aristote.
A. D. - J'ai pourtant l'impression que vous êtes très heureux de relever ces défis au quotidien...
M. B. - C'est vrai, plus le boulot est dur, plus j'y prends du plaisir. C'est ainsi que j'ai géré toute ma carrière. J'ai passé dix ans à développer ma société
jusqu'au moment où elle a été capable de se gérer toute seule. J'ai alors pris du recul dans les affaires courantes de l'entreprise pour m'impliquer dans une tout autre aventure :
la philanthropie.
A. D. - Votre expérience d'entrepreneur vous aide-t-elle dans votre action de maire ?
M. B. - Je n'aime pas le cliché selon lequel " il faut gérer un gouvernement comme une entreprise ". Je peux vous assurer que ces deux activités n'ont rien à voir
l'une avec l'autre. Dans mon travail, je m'appuie davantage sur mon expérience de philanthrope... ou, tout simplement, sur les conseils de mes amis. Même le marketing n'est pas
semblable : on ne " vend " pas une ville comme on vend un produit. Attention : je ne pense pas pour autant que certaines règles du secteur privé ne sont pas utiles pour gérer la
ville. Par exemple, on peut comparer les niveaux de compétitivité d'une ville et d'une entreprise ; on peut aussi utiliser des outils statistiques similaires pour les mesurer. C'est
d'ailleurs pour cette raison que j'ai engagé un banquier d'affaires, mon ami Dan Doctoroff, pour s'occuper du développement économique de New York. J'ai également installé mes
principaux collaborateurs comme je l'avais fait chez Salomon Brothers et dans ma propre société : ils ont de petits bureaux situés au même étage, ce qui facilite l'interaction entre
les responsables des différents services.
A. D. - Plus de quatre ans après les attentats du 11 septembre 2001, comment va New York ?
M. B. - Sur le plan économique, la ville va mieux que jamais. Nous avons réduit le déficit budgétaire de moitié - il est aujourd'hui de 3 milliards de dollars - et
créé de telles conditions économiques que la ville a gagné plus de 60 000 emplois en quatre ans. Le tourisme a battu des records en 2005 : nous avons accueilli 40 millions de
visiteurs !
A. D. - Et pourtant, vous n'avez pas remporté la course à l'organisation des jeux Olympiques de 2012...
M. B. - Non, et c'est un très grand échec pour moi. Un échec personnel. Je sais que les Français, tout comme nous, ont été très déçus de perdre. À ce propos, je
dois dire que j'avais été très impressionné par la candidature de Paris !
A. D. - Quelle est la situation en matière de sécurité ?
M. B. - Dans ce domaine, aussi, nous avons fait des efforts importants. Comme vous le savez, j'ai été élu juste après les attentats du 11 Septembre. J'ai vu à quel
point les New-Yorkais avaient été traumatisés par cette tragédie : la ville a payé un lourd tribut au terrorisme en termes de vies humaines et le contrecoup économique a été énorme
; mais, par surcroît, les habitants ont été profondément choqués sur un plan personnel. Je me suis juré de ne jamais quitter la mairie le soir sans avoir la conviction que tout a
été fait pour assurer la sécurité de mes administrés. C'est pour cette raison que j'ai nommé Ray Kelly (2) chef de la police et que j'ai constitué, avec lui, l'une des équipes les
plus performantes en matière de contre-terrorisme.
A. D. - Pouvez-vous en dire un peu plus ? Comment gérez-vous le risque terroriste au quotidien ?
M. B. - Nous agissons à plusieurs niveaux. D'une part, nous possédons nos propres capacités d'enquête, de renseignement et d'analyse ; de l'autre, nous travaillons
en étroite collaboration avec les agences fédérales et certains gouvernements étrangers.
A. D. - On dit même que le gouvernement britannique a discrètement fait appel à vos équipes après les attentats qui ont endeuillé Londres
en juillet 2005...
M. B. - Exact : nous avons participé à l'analyse des explosifs employés dans la capitale britannique. À peine trois heures après les attentats, deux de nos experts
se trouvaient dans un avion à destination de Londres. Mais sachez aussi que des spécialistes new-yorkais se sont rendus à Bali, au Pakistan, en Inde et en Irak - bref, partout où
frappe le terrorisme. Je suis personnellement intervenu pour que nos analystes et nos officiers de police puissent voyager afin d'enrichir leur expertise théorique et pratique.
Résultat : nous disposons aujourd'hui de l'un des dispositifs antiterroristes les plus perfectionnés et les plus rapides du monde. J'en veux pour preuve que lorsque nous avons reçu
des informations concernant des risques d'attentat dans le métro de New York, nous sommes parvenus à déployer un dispositif de protection et de surveillance en à peine quelques
heures. Un tel déploiement peut paraître simple, mais c'est le résultat de plusieurs années d'efforts et d'entraînement !
A. D. - Vous avez très vivement critiqué la politique de l'administration Bush en matière de protection du territoire américain. Que lui
reprochez-vous exactement ?
M. B. - La façon dont le gouvernement fédéral répartit le budget consacré à la protection du territoire entre les États et les municipalités est totalement
aberrante. Savez-vous que la part de New York dans le budget fédéral alloué à la protection des villes est passée de 25 % en 2003 à moins de 7 % cette année ? Je regrette de devoir
le dire, mais Washington distribue cet argent d'une manière incroyablement stupide : chaque État reçoit une enveloppe identique, ce qui signifie que le Dakota du Nord, qui est
largement rural et n'apparaît pas comme la cible potentielle d'une attaque terroriste, reçoit la même enveloppe que l'État de New York, dont les besoins sont colossaux ! Conséquence
: si l'on calcule le montant des dépenses fédérales consacrées à la protection des infrastructures par habitant, on constate que la ville de New York reçoit 5,87 dollars par
habitant et par an, alors que New Haven, dans le Connecticut (3), en reçoit 78 ! Notre État se trouve en 49e position sur 50 en termes de budget par habitant, alors que nous sommes
potentiellement les plus vulnérables !
A. D. - Ce problème affecte-t-il vos relations avec la Maison-Blanche ?
M. B. - J'ai soutenu le président lors de la campagne électorale de 2004, mais nos relations n'ont jamais été très étroites.
A. D. - Pourquoi ?
M. B. - D'abord, parce que je n'ai pas lâché prise sur la question du budget consacré à la protection du territoire. Ensuite, parce que je crois que je suis trop
centriste à son goût. On m'a dit que Karl Rove lui avait conseillé de me tenir à distance après que j'ai publiquement pris position en faveur du mariage gay. Ce qui ne m'a pas
empêché de donner 7 millions de dollars de ma poche pour financer la Convention républicaine à New York, en 2004 !
A. D. - Vous avez vous-même pris vos distances à son égard lors de votre dernière campagne municipale, en novembre...
M. B. - Non, je crois que nous sommes tous les deux restés dans nos environnements respectifs. Je ne pense pas que le président m'aurait aidé à défendre mon bilan
de maire et je suis certain que je n'aurais pas servi ses intérêts non plus.
A. D. - En matière fiscale, vous prônez la réduction des déficits budgétaires par une baisse des dépenses publiques mais, dans le même
temps, vous n'hésitez pas à augmenter les impôts locaux...
M. B. - Comme vous l'avez dit, je suis plutôt conservateur sur le plan fiscal. J'ai fait de la réduction du déficit budgétaire de la ville l'une de mes principales
priorités, car je ne voulais pas revenir à la situation de banqueroute dans laquelle nous nous trouvions dans les années 1970. J'ai pris quelques mesures difficiles, comme la
suppression de presque 20 000 emplois municipaux et l'augmentation des impôts fonciers de 18 %.
A. D. - Que pensez-vous de la politique économique de l'administration Bush ?
M. B. - La politique fiscale de l'administration est dangereuse : elle creuse les déficits et place les États-Unis dans une situation économique très précaire.
A. D. - Cela vous préoccupe-t-il ?
M. B. - Oui, dans la mesure où nous nous trouvons à l'heure actuelle dans une situation de croissance assez fragile. Il suffit qu'un attentat du même type que ceux
du 11 Septembre se produise quelque part aux États-Unis pour que le pays bascule dans une grave récession.
A. D. - Le président connaît-il votre position sur ce sujet ?
M. B. - Oui, je lui ai plusieurs fois exposé mon opinion.
A. D. - Que dit-il ?
M. B. - Je ne crois pas qu'il y ait prêté attention. Il m'a simplement demandé de lui faire confiance ! Or je ne pense pas qu'il s'agisse d'une question de
confiance. En fait, George W. Bush a lui-même placé le pays dans une situation telle que le gouvernement a de moins en moins de prise sur l'économie.
A. D. - Vous devez gérer quotidiennement la menace terroriste. Selon vous, l'intervention américaine en Irak a-t-elle réduit une telle
menace ou l'a-t-elle, au contraire, accrue ?
M. B. - Tout ce que je sais, c'est que notre préoccupation à New York va croissant et non décroissant. Il me semble que les volontaires d'Al-Qaïda qui ont combattu
en Irak - et qui, selon certaines sources, se préparent à rentrer dans leurs pays d'origine en Occident - y ont acquis une expérience en matière de terrorisme tout à fait différente
de celle qu'ils avaient accumulée en Afghanistan dans les années 1990.
A. D. - C'est-à-dire ?
M. B. - Je fais référence au terrorisme urbain que l'on constate malheureusement tous les jours à Bagdad et dans d'autres villes d'Irak. Je pense à des opérations
impliquant trois, quatre ou cinq voitures piégées...
A. D. - C'est à ce genre de scénario que vous vous préparez ?
M. B. - Oui, entre autres. Nous sommes également très préoccupés par le type d'attentat qui a eu lieu à Londres en juillet. Le 7 juillet 2005, un petit groupe de
kamikazes sans beaucoup d'expertise et utilisant des explosifs préparés à partir de produits disponibles dans le commerce a réussi à mettre une métropole à feu et à sang.
Malheureusement, nous ne pouvons pas faire grand-chose pour nous opposer à une attaque de ce genre...
A. D. - L'intervention en Irak était donc une erreur ?
M. B. - Je ne pense pas que l'on puisse parler d'" erreur " lorsqu'un pays sous le contrôle d'un régime aussi brutal et sanguinaire que celui de Saddam Hussein se
retrouve libéré et maître de son destin. Mais si l'on observe la situation du point de vue de la sécurité nationale des États-Unis, on constate que cette intervention nous a rendus
plus vulnérables. Il y a là une ironie assez cruelle : le gouvernement fédéral américain a pris des décisions qui nous placent, nous autres New-Yorkais, en situation de plus grande
insécurité ; et, dans le même temps, il refuse de nous accorder davantage de moyens pour assurer notre sécurité. Vous comprenez, dès lors, pourquoi je ne compte pas relâcher la
pression sur Washington à ce sujet !
A. D. - Qu'auriez-vous fait si vous vous étiez trouvé à la place du président Bush après le 11 Septembre ?
M. B. - C'est difficile à dire mais, a posteriori, je pense que j'aurais concentré mon attention sur trois missions : la stabilisation de l'Afghanistan, qui n'est
toujours pas réalisée (à ce propos, j'aimerais souligner que la drogue produite là-bas se retrouve dans les rues de New York) ; le maintien d'une vraie coalition internationale pour
lutter contre les réseaux terroristes, qui est un élément indispensable de notre sécurité ; et une meilleure gestion de la protection du territoire.
A. D. - On voit que vous avez réfléchi à ces questions de politique nationale. Votre réussite à la mairie de New York vous incite-t-elle à
convoiter d'autres objectifs politiques, comme la Maison-Blanche ?
M. B. - C'est fou ce que les journalistes peuvent être fascinés par cette question ! Comme vous le savez, mon mandat court jusqu'en 2010. On verra ce que je ferai à
ce moment-là. Ce qui est certain, c'est que je ne reviendrai pas vers le secteur privé. Il y a quelque chose de très enivrant dans le fait de pouvoir exercer une influence positive
sur la vie de millions de gens.
A. D. - On vous sent quand même très tenté...
M. B. - C'est une fausse impression. Croyez-moi, vous me voyez aujourd'hui dans un bon jour, mais nombreux sont les moments où j'ai vraiment envie de tout
abandonner pour faire la même chose que Bill Gates avec sa fondation (4). Et puis, je suis très ami avec Silvio Berlusconi (nous sommes voisins dans les Caraïbes) ; or plus je
discute avec lui, moins j'ai envie de faire de la politique sur le plan national !
A. D. - On dit souvent que votre prédécesseur, Rudy Giuliani, se lancera dans la course présidentielle en 2008. Si c'est le cas, le
soutiendrez-vous ?
M. B. - Sans hésitation. Rudy et moi avons tissé des liens très étroits depuis mon élection. Je l'ai associé à tous les événements commémorant les attentats du 11
septembre 2001 et je crois que cette attention l'a beaucoup touché. Il est aussi de très bon conseil.
A. D. - Pensez-vous qu'il serait un bon candidat ?
M. B. - Je pense qu'il ferait un excellent candidat ! Et s'il dépense autant d'énergie à la Maison-Blanche qu'il en a déployé à la mairie, le pays sera entre de
bonnes mains.
A. D. - Quelles relations avez-vous avec Hillary Clinton, qui est sénateur de l'État de New York ?
M. B. - J'ai d'excellentes relations avec Hillary. Je l'ai soutenue lors de sa campagne en 2000, et je suis très impressionné par son travail au Sénat. Elle a fait
davantage pour l'État et la ville de New York que bon nombre de ses prédécesseurs réunis ! J'admire particulièrement son énergie et sa détermination.
A. D. - Aurait-elle de bonnes chances de l'emporter si elle se portait candidate à la présidentielle, en 2008 ?
M. B. - Je crois sincèrement qu'Hillary peut relever tous les défis. Elle est armée d'une résolution absolument unique et d'une capacité d'écoute et de réaction que
je n'ai quasiment jamais vue chez personne. Si elle décide de se présenter, elle sera une candidate redoutable.
A. D. - Qui soutiendrez-vous si jamais elle doit affronter Giuliani pour la présidence en 2008 ?
M. B. - Si l'élection de 2008 se joue entre ces deux personnalités, je me cacherai sous terre et je ne parlerai à personne !
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