De l’exil d’un artiste
INTERVIEW DE CHARLELIE COUTURE
‘New Yorcoeur’ son dernier album est déjà dans les bacs. Rock, noir et lucide, il ressemble à son compositeur CharlElie Couture. En tournée à travers toute la France jusqu’au 27 juin, l’artiste
montre à quel point ce disque lui ressemble.
Il y a des images qui vous collent à la peau et dont il est difficile de se débarrasser.
Charlélie Couture serait donc le rockeur au coeur tendre, auteur-compositeur de ‘Comme un avion sans elle’, chanson à écouter en boucle par temps de rupture ? De ce cliché, on
ne retiendra que “rockeur” et l’on y ajoutera peintre, photographe, compositeur engagé dont la seule religion est l’art et pour qui le rock est un état d’esprit. Parti s’exiler à New York, parce
que là-bas n’être personne lui ouvrait mille et un champs possibles, il revient en France le temps d’une promo périlleuse car sporadique pour présenter au public français un album gorgé de
revendications et de chaleur,
‘New Yorcoeur’.
Vous êtes parti vivre à New York et vous avez enregistré là-bas. Quel regard portez-vous sur ce départ ?
Si c’était à refaire, je ne sais pas si j’aurais le courage. Je ne sais pas si j’aurais osé, sachant tout ce par quoi il faut passer. Mais je suis content de l’avoir fait. En l’espace de
deux ans, j’ai fait cinq fois plus de trucs que j’en aurais faits ici…
J’ai retrouvé un certain nombre de mes convictions qui avaient été mises à mal ici. Des idées reçues qui
étaient simplement une espèce d’injection au formol. Je ne supporte pas qu’on me dise “Charlélie, c’est ça ou ci “.
Dans ‘Même à Spielberg’, vous évoquez les refus et la persévérance. On vous a souvent dit non ?
Plus tu veux faire de trucs, plus on te refuse. Surtout en France, c’est carrément une manière de fonctionner. On refuse à tout le monde. Aux grands comme aux petits.
C’est devenu
systématique, dans ce pays, de considérer que les progrès se font par l’antithèse. Les gens croient que l’antithèse est plus importante que la thèse. C’est un point de vue.
New York, c’est différent ?
New York est une ville vraiment dure. C’est une ville chère, dans laquelle les gens ne peuvent pas attendre de cadeaux de l’existence. En plus, la plupart ont quitté leur pays. Il y a 167
nationalités représentées là-bas. C’est vraiment une ville très cosmopolite. Alors, ils ont la niaque. En face d’une difficulté, ils ne geignent pas. Ils essayent de passer outre. Pour s’en sortir
à New York, il faut vraiment regarder vers l’avant. A côté de ça, on a le droit à l’erreur.
En France, l’erreur est interdite. Si tu t’es gouré sur quelque chose, ça te colle aux basques,
comme si t’avais marché dans une merde. Après, tu pues. Où que tu ailles, t’as l’impression de laisser une trace sur la moquette. Là-bas, quand tu apportes un projet, les gens essaient
d’analyser en quoi ils peuvent en tirer un profit, gagner de l’argent. C’est intéressé. Ici, les gens cherchent à voir en quoi il va bouleverser l’équilibre qui est déjà établi. On essaie de
démonter ton idée. “Est-ce vraiment utile de faire ça ? C’était très bien avant sans ça…” A mon niveau, j’étais chanteur. Alors pourquoi peintre ? Mais j’ai toujours été peintre… Je peux faire les
deux !
Et New York, c’est une parenthèse ou une installation longue ?
Je vois bien sur ma tombe “Né à Nancy en 1956 - Mort à New York en…” Ca me ressemble assez.
On vous sent un peu aigri par rapport à la France ?
Il y a eu 70 expositions de mes oeuvres avant que je parte. J’ai été traité par le monde de l’art comme un peintre du show-business. Or, je ne suis pas un peintre amateur, un peintre du
dimanche. Je suis engagé dans l’art depuis que je suis tout petit. L’intérêt est de me dire que là-bas, je suis pris pour ce que je suis, alors qu’ici je suis référé à ce que j’ai été. J’ai été,
j’assume. Mais je veux croire que j’ai un devenir.
Je ne suis pas seulement le compositeur de ‘L’Avion sans aile’, qui est une très belle chanson par ailleurs.
Sur ‘New Yorcoeur’, vous chantez en français et en anglais. Est-il destiné aux deux publics, américain et français ?
It’s just because sometimes I think in english, and sometimes I do think in french. Si je veux faire un disque là-bas, je le ferais peut-être en anglais, mais je n’en ai pas du tout
l’intention. Je n’ai pas envie de tourner longtemps pour faire la promo de mon disque, d’un bled à l’autre. Je l’ai fait ici, ça suffit. Je ne suis pas parti pour ça. Je suis français, ma langue
reste le français. Mes références, mes jeux de mots, mes blagues sont en français.
L’humeur, la sensibilité, je les exprime en français. Pour intervenir à un niveau poétique, il ne faut pas
seulement comprendre les mots. C’est ce dont ne se rendent pas compte les gens qui écrivent en anglais en France. Ce n’est pas parce qu’ils chantent en anglais que c’est une pensée
anglaise. Ce sont souvent des lieux communs d’une banalité effarante…
Comment s’est passé le travail de composition et la création de l’ambiance musicale de ce disque ?
Ce disque est très rock. Et si je le refaisais aujourd’hui, il serait encore plus rock… La composition est une chose, mais les arrangements sont parfois presque plus importants. J’ai
composé de bonnes chansons, avec des arrangements parfois un peu aimables. J’ai eu parfois une approche trop complaisante. Pour ce disque, la plupart des morceaux ont été enregistrés en prise live
en studio. La seule manière de motiver mes musiciens, qui ne comprenaient pas mes paroles, était ce qu’il y a au fond de ma gorge. J’ai retrouvé cela après 25 ans d’autres expériences musicales
timides et pudiques. J’ai la sensation, quand je retombe sur mes anciens albums, de dire ce que j’avais à dire, mais pas toujours de la bonne manière. Sur ce dernier, la manière est top.
C’est un disque costaud. Les textes aussi sont forts. Pas des trucs sans idée. Quand j’entends
Grand Corps Malade ou
Abd al Malik, par exemple, je trouve qu’ils sont dans la lignée de ce que je fais. Sur d’autres thèmes, mais au
niveau de l’écriture, il y a une parenté.
Abd al Malik, Grand Corps Malade, quels sont les autres artistes que vous appréciez ?
The Strokes,
Jack Johnson, Citizen Cope…
Rien de français ?
Ben j’ai acheté
Tété : j’ai trouvé ça nul. J’ai acheté le dernier
Murat, parce que j’aime bien le mec et que je suis fidèle à un état d’esprit : je me suis emmerdé… J’aime
beaucoup M. J’avais bien aimé Miro mais maintenant j’aime moins.
Et quel regard portez-vous sur la nouvelle scène française ?
Delerm, Benabar sont des fils de prof. Ils écrivent bien, même mieux que certains à une autre époque. Mais au fond, c’est du Bécaud, très rive gauche. C’est une question d’engagement. Tu
prends une fille comme
Clarika : c’est bien écrit mais ce sont des petites histoires de
petites nénettes avec l’amour… C’est sympathique mais on se croirait autour du lave-linge à papoter. La po/éthique, c’est-à-dire une éthique de la poésie des deux mecs que j’ai cités, Grand Corps
Malade et Abd al Malik, c’est qu’ils disent des trucs importants, que l’humour reste présent… Qu’il y a un engagement sans que ça devienne systématique.
’New Yorcoeur’ mêle engagement et pensées plus légères…
Etre un homme, c’est être aussi bien intéressé par le foot que par l’économie. Je suis un artiste, je raconte ce que je ressens. Je ne veux pas transformer l’existence des gens. Ca c’est le boulot
des hommes politiques.
Il y a quand même une responsabilité de l’artiste ?
Un homme politique a pour tâche de changer les choses.
Moi, j’exhale un parfum et s’il est bon les gens se régalent de le respirer. C’est tout. Même si je veux intervenir sur le
monde quel droit j’ai. Je m’efforce de le faire, je signe des trucs… Mais pour rappel, Springsteen, Sean Penn et Clooney se sont largement engagés contre Bush et ça n’a absolument rien changé à la
décision des gens. En tant qu’artiste, tu dis ce que tu penses, parce que tu penses devoir le dire. C’est d’ailleurs ce que je fais sur mon site. Dans les artistes, tu as ceux qui partent de
l’irréel, les artistes de la fantasy qui évoquent le fantasme. Et puis, les autres qui partent du réel et le transcende pour faire apparaître des choses que l’on ne voit pas.
Faire apparaître une révolte possible ?
C’est ce que j’évoque dans ‘Une certaine lenteur rebelle’… Aujourd’hui se révolter, c’est peut-être ralentir et freiner le système. Mais comme toutes les rebellions, c’est un acte individuel qui ne
correspond pas à ce que pensent la plupart des gens. La majorité pense : “Vas-y ralentis et je pourrais te passer devant et prendre ta place.” Poutine qui dit que si le pôle Nord fond, c’est tant
mieux : il pourra passer là-haut pour aller de l’autre côté. Effrayant !
Enfin, mon disque raconte tout ça avec des textes que j’ai voulu noirs et lucides.
Votre parcours a quelque chose d’inquiétant dans le sens où il symbolise la fuite des artistes…
C’est dommage, mais c’est comme ça… J’expose en ce moment à Paris, en dehors des routes maritimes, dans le 12e, rue Neuf des Boulets. Il n’y a jamais personne. L’info est passée mais comme ça sort
des sentiers battus les gens ne se déplacent pas. De la même façon, je sais que j’ai perdu de l’argent sur les 3 derniers albums, que je suis pas invité dans les festivals, que je n’arrive pas à
décrocher une émission grand public.
Après on me demande quand est-ce que je reviens... Ben, on verra. Quand j’aurais le sentiment que je peux exercer mon métier en France
également. Car quels que soient les smileys ou les Abd al Malik qui me serrent la pince en me disant “Big respect man”, ce n’est pas avec ça que je vis. Et qu’en est-il de ceux qui
commencent ? Tu prends un Usthiax, qui vit à Marseille et écrit des superbes chansons. Pourquoi ce mec n’existe pas ? Il a eu droit à trois lignes dans
Libération. Aujourd’hui ce qui
branche c’est le cul, la came… les trucs croustillants. Ca n’altère pas le feu que j’ai en moi dans la mesure où là-bas j’ai retrouvé du grain et la force que je suis.
(source : evene.fr)
Commentaires Récents